La lettre de trois pages envoyée le 18 juin, quelques heures avant la soirée de consultation publique sur le projet, dénonce notamment l’« orientation radicalement différente » du projet depuis l’élection de novembre 2021 qui a mené, selon les signataires, à des « choix urbanistiques discutables ». Les promoteurs estiment aussi que la direction que la Ville souhaite prendre fera exploser les coûts, autant à l’achat qu’à la location, minant du même coup l’abordabilité du quartier à venir. Ainsi, les promoteurs affirment que « cette vision [leur] apparaît déconnectée des réalités du marché, des besoins concrets des citoyens et des principes fondamentaux d’une planification urbaine saine et équilibrée ».
À la séance du conseil du 14 juillet, la mairesse Nadine Viau a défendu la vision de la Ville dans ce dossier, rappelant qu’il était de la responsabilité de la Municipalité de « réfléchir à ce qu’on peut faire comme aménagements sur le territoire ». « On ne peut pas laisser l’aménagement du territoire dans les mains de gens qui sont là pour faire des sous, donc il faut qu’on réfléchisse et qu’on travaille avec [les propriétaires et les promoteurs] pour être capable d’avoir une vision fonctionnelle de ce qu’on veut à Belœil. […] On travaille depuis le jour 1 avec les propriétaires de terrains et il y a eu une rencontre au début du mois de juillet pour trouver des façons de collaborer et de travailler main dans la main. » Mme Viau a noté que certains propriétaires, comme le Groupe Robin, sont « prêts à travailler », même s’il y a « des ajustements à faire comme dans tout » pour trouver une solution entre la vision de la Ville et le concret sur le terrain.
La mairesse a même été jusqu’à renvoyer une question à la population : « Est-ce qu’on continue de laisser les constructeurs proposer de développer Belœil, ou on porte une vision et on attire les gens qui vont avoir le goût de travailler à construire cette vision-là? »
Dissidence
Malgré la sortie de Nadine Viau, « la position demeure la même » pour les trois promoteurs, qui n’ont pour le moment pas souhaité aller plus loin que le contenu de leur lettre envoyée à la Ville et à L’Œil Régional en juin. Ils sont toutefois appuyés par les quatre élus de l’opposition, Louise Allie, Renée Trudel, Vincent Chabot et Martin Robert, qui estiment que les points soulevés sont légitimes.
Même pour les élus, il reste encore trop de questions, notamment sur les stationnements et la gestion des cours intérieures, qui seront partagées entre les différents propriétaires des îlots. « Qui va s’en occuper? Si un passant casse de la vitre à terre, qui a la responsabilité? », se demande Martin Robert. Il est encore trop tôt pour connaître les fourchettes de prix pour les logements qui pousseront dans ce nouveau développement, mais les propriétaires des terrains prédisent une augmentation de 45 % seulement pour atteindre l’équilibre financier, ce qui se traduirait par un condominium passant de 500 000 $ à 725 000 $ et des logements de 2500 $ par mois à 3625 $, selon les exemples partagés dans la lettre. « Si je suis une retraitée avec de l’argent, est-ce que je vais aller m’installer avec 120 autres personnes pour avoir une toute petite cour en face d’un paquet de monde qui va [circuler dans la cour commune de l’îlot], et avoir une voiture seulement? Une RPA reviendrait moins cher et ça serait moins de trouble », insiste Louise Allie, sentant que le projet, tel que présenté, n’est pas en phase avec la réalité du marché.
Même pour ce qu’on considère comme la « clientèle-cible » pour ce nouveau développement, la question des autos reste la plus problématique, note Renée Trudel. « J’ai parlé à des gens intéressés par la vision du nouveau quartier, mais ils hésitent parce qu’ils ne sont pas prêts à se départir de leur deuxième voiture. […] Le fait de rendre l’accès difficile à l’auto, c’est une mentalité qu’on avait quand on a développé le Centenaire et ça ne marche pas. Même dans les Bourgs, les rues sont trop étroites, il manque de stationnement en hiver et il n’y a pas assez d’accès au transport en commun : on n’a pas assez de travail à Belœil pour dire qu’on va pouvoir aller travailler en transport en commun et en vélo l’été. » Elle ajoute que pour éventuellement diminuer la dépendance à l’auto, ça prend beaucoup plus de financement du transport en commun de la part du gouvernement provincial, ce qui ne semble pas être une priorité à court terme.
La limitation du nombre de voitures peut aussi nuire aux jeunes familles, commente Vincent Chabot. « Éventuellement, les enfants vieillissent, veulent leur autonomie et se font des chums ou des blondes. Ça peut faire deux voitures de plus qui ne peuvent pas se stationner. » Les prix élevés pourraient aussi grandement limiter le type de clientèle qui pourra se permettre de vivre dans le Nouveau Belœil, et les élus ne fondent pas beaucoup d’espoir dans les « logements abordables », dont la définition peut parfois être très élastique selon eux.
Si Belœil va de l’avant avec son projet sans obtenir l’appui des principaux propriétaires, les conseillers se demandent combien ça va coûter aux citoyens, craignant que les propriétaires fassent exploser les coûts pour garder leur rentabilité ou qu’ils concentrent toutes leurs énergies pour faire modifier les règlements en leur faveur, ce qui implique des frais d’avocats et d’urbanistes ultimement payés par les citoyens.
Les prochaines étapes dans le développement du Nouveau Belœil sont le dépôt du projet de Plan particulier d’urbanisme (PPU), prévu en août, puis l’assemblée publique de consultation citoyenne sur le projet de PPU en septembre, qui doivent mener à l’adoption du règlement cet automne.