12 octobre 2022
Pénurie de main-d’œuvre dans le milieu communautaire
L’offre de service menacée, disent certains intervenants
Par: Vincent Guilbault

Francis Lafortune est catégorique : l’offre de service de la Maison des jeunes des Quatre Fenêtres (MDJ4F) est réduite en raison de la pénurie de main-d’œuvre. Les salaires et les conditions de travail du milieu communautaire ne peuvent pas compétitionner avec les réseaux de la santé et de l’éducation, ce qui accélère l’exode des travailleurs sur le terrain.

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Le directeur de la MDJ4F, qui a des points de service à Belœil et à Mont-Saint-Hilaire, affirme se battre avec les réseaux de la santé et scolaire pour embaucher la même main-d’œuvre. « Les conditions de travail sont bien meilleures dans le réseau de la santé, par exemple, et on sait que les réseaux manquent de monde et qu’ils affichent des postes; je suis en compétition directe avec eux, mais je n’ai pas les mêmes moyens, je suis un peu en bas de l’échelle. »

Même son de cloche à l’Association de la Vallée du Richelieu pour la déficience intellectuelle/Trouble du spectre de l’autisme (AVRDI/TSA). La nouvelle directrice de l’organisme, Sonia St-Aubin, pense aussi que les organismes communautaires ne peuvent pas compétitionner sur tout ce qui touche les avantages sociaux, les congés, les vacances, le salaire et les plans de retraite. « Nos salaires ne sont pas appétissants, nous devenons un dépanneur pour les employés. Oui, nous proposons une belle clientèle, nos programmes sont stimulants, nous avons un lieu rassembleur et un environnement familial. Mais lorsque tu as une famille à nourrir et une maison à payer, tu vas chercher une job plus payante. »

À l’AVRDI, un éducateur spécialisé avec un diplôme collégial peut espérer entrer en poste avec un salaire d’environ 18,50 $ de l’heure. Avec la même formation, un employé peut espérer aller chercher 24 $, 25 $, ou même plus dans le réseau scolaire, dit-elle.

« Je vois les mêmes affichages de poste passer de deux à quatre fois sur mon babillard », ajoute JC Chayer, coordonnatrice au Centre de femmes l’Essentielle, à Belœil. Et, depuis quelques semaines, la situation empire, relance Francis Lafortune. « Je le vois avec la qualité des CV. Mon idéal, c’est d’avoir un étudiant en travail social ou psycho ou dans une matière connexe. Je suis un tremplin pour ça. Mais là, je reçois des CV de jeunes au secondaire. Ça prend un adulte significatif pour les jeunes. Si l’animateur n’a pas 18 ans, ça n’a pas de bon sens. C’est ma limite. »

Coupe dans les services

Habituellement, le directeur de la MDJ4F emploie huit animateurs-intervenants. Deux de ces intervenants sont déployés dans chacun des deux points de service, ouverts du mercredi au dimanche. Mais depuis le début de l’été, M. Lafortune a seulement quatre employés, ce qui le force parfois à fermer un point de service en raison d’une absence. Aussi, le directeur a dû faire une croix sur certains projets, comme la coop d’emploi, et ce, même s’il avait obtenu la confirmation de financement par Emplois d’été Canada pour offrir le service. « Même mes heures de service sont en diminution. Je dois parfois fermer un point de service ou alterner, un soir à Mont-Saint-Hilaire et un soir à Belœil, toujours selon ce que je peux avoir comme employés. Couper dans les services, c’est tellement la dernière chose qu’on veut faire! C’est notre raison d’être. »

Sonia St-Aubin souligne que l’AVRDI/ TSA a deux postes disponibles sur une douzaine d’employés. « Ça paraît et ça étire les ratios. J’ai peur à la longue de devoir couper. Chaque travailleur en prend un peu plus. On doit être créatifs pour que nos participants ne manquent pas de services. »

Sonia St-Aubin de l’AVRDI/TSA.
François Larivière | L’Œil Régional ©

 

Et si les services ne sont pas toujours coupés, c’est souvent les tâches administratives qui écopent, souligne Mme Chayer. « Aucun programme n’est fermé, mais il y a des choses qu’on ne réussit plus à faire : la liste des choses à faire n’a jamais été aussi longue. L’administratif est mis de côté pour répondre aux besoins. »

Et ce, dit-elle, même si la demande pour des services continue d’augmenter. « Tout ce qui touche les problématiques de violence est en hausse fulgurante, surtout avec la pandémie; nous battons nos records depuis deux années de file. Et le milieu public nous réfère de plus en plus de monde. Et tout ça déboule sur les épaules du staff, qui a besoin de congés. »

Financement et indexation

Francis Lafortune souligne que le financement ne suit pas l’inflation et la hausse du coût de la vie. Un organisme comme la MDJ4F reçoit la plupart de son financement par le ministère de la Santé et des Services sociaux, via le Programme de soutien aux organismes communautaires (PSOC). Pour l’année 2022-2023, le montant annuel que reçoit la MDJ4F n’a été indexé que de 2,9 % vis-à-vis l’année précédente.

« Ça fait plusieurs années que les organismes financés par le PSOC ont un retard et le rehaussement n’est pas à la hauteur de ce qu’ils devraient recevoir. Avec la pandémie et l’inflation, l’écart se fait de plus en plus sentir », explique Véronique Guay, directrice générale de la Corporation de développement communautaire de la Vallée-du-Richelieu.

Elle rappelle que si le milieu communautaire est reconnu pour son bénévolat, il compte aussi sur des professionnels et des experts pour offrir ses services. « Les organismes sont l’extension des services sociaux. »

Les salaires compétitifs sont la solution, conclut Sonia St-Aubin. « On pourrait garder plus longtemps nos intervenants intéressés par notre clientèle. Et l’argent doit venir du gouvernement. Une collecte de fonds, ce n’est pas récurrent. On ne peut pas se fier sur ça pour offrir des salaires. »

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